La beauté du diable. Notes autour de La frontière de l’aube de Philippe Garrel.

La frontière de l'aube (2008)

 

J’ai pensé à vous dans les chiottes. Il y a un graffiti : « Ma rage d’aimer donne sur la mort comme une fenêtre sur la cour » et quelqu’un a écrit dessous : « Saute Narcisse » ( La maman et la putain de Jean Eustache.)

 
En relisant les quelques mots de ce graffiti rapporté par Véronika (Françoise Lebrun) à Alexandre (Jean-Pierre Léaud) dans La maman et la putain (1973) de Jean Eustache, on a envie de dire : « j’ai pensé à vous François », le personnage principal de La frontière de l’aube (2008) de Philippe Garrel, qui se suicide par défenestration suite à un amour perdu. Les films de Garrel sont en constant dialogue avec ceux d’Eustache et ce de multiples façons : le bilan d’une génération devant vivre ou mourir avec les fantômes de mai 68, l’amour fou, les nombreuses scènes de lit (on y discute, on se regarde sans rien dire, on y rêve, on y fait l’amour, on y refait surtout le monde). Le point commun le plus fort, entre les deux hommes, est qu’ils ont fait un cinéma dont le principal thème est l’ennui. Un ennui noir, comme chez Baudelaire, qui mène dans les abymes de l’âme et qui fraye avec le diable.

Le synopsis de La Frontière de l’aube est simple. François (Louis Garrel) est un jeune photographe engagé pour faire un reportage photos sur Carole (Laura Smet), une actrice délaissée par son mari parti travailler aux États-Unis. Ils vivront ensemble une passion amoureuse. Après un séjour à hôpital psychiatrique ponctué de séance d’électrochocs, Carole se suicide. François tentera de refaire sa vie avec Évelyne (Clémentine Poidatz) enceinte de leur enfant mais le spectre de Carole le hantera. Il finira par la rejoindre en se jetant par la fenêtre. On retrouve ici toutes les thématiques garréliennes : la rencontre, la naissance de l’amour, l’abandon, la dépression et la mort.

 Carole n’est pas la seule revenante du film, le fantôme de Jean Seberg est aussi présent. En 1984, Garrel écrit un court texte intitulé « Jean Seberg » que l’on reproduit ici dans son intégralité :

 J’étais un artiste. Je n’avais pas trente ans. Je vivais seul la plupart du temps, dans une chambre en désordre. Mes films ne marchaient pas. J’écrivais des scénarios pour des films que je faisais avec rien. Je rencontrai Jean, une actrice de cinéma qui ne tournait plus de films. Elle se donna la mort. Une femme ayant le visage de Jean m’apparut dans un rêve. (La salle était vide, la porte était ouverte. Dans l’embrasure de la porte on pouvait voir le mur d’une église. Le visage du fantôme était livide. Le fantôme dit « Je dois partir maintenant. Je vais là, derrière cette église. Tu pourras toujours m’y trouver. ») Comme dans Spirite de Théophile Gautier la suicidée apparaît au jeune homme dans le miroir et l’entraîne dans la mort. Jean m’appelait dans l’autre monde…Mais voici comment se déroula cette histoire dans la vie réelle.

 J’étais dans ma chambre ce jour-là, fumant du haschich avec toute la précision que donne l’habitude. Le soleil d’hiver descendait derrière les rideaux. Je m’endormis tout habillé. Je me réveillai et pleurai, sur mon oreiller au milieu de la nuit. (« Je suis fatigué…fatigué…pensais-je, de ma vie de solitaire. ») Mais l’émotion d’avoir déjà aimé et la beauté de ma vie, que je croyais unique, me firent monter d’autres larmes aux yeux et je finis par me rendormir. À midi, je descendis dans la rue. Je croisais Elisabeth une amie, qui m’entraîna chez un couple avec qui elle devait déjeuner. J’avais acheté un lys sur la route pour l’offrir à cette actrice inconnue de moi chez qui on m’amenait à l’improviste. Je devais la revoir.

 J’eus avec elle des rendez-vous dans ma chambre, chez elle ou dans un café. Je regardais par la fenêtre la neige qui tombait sur la cour. Je fis un film avec Jean. Je filmais son visage. Parfois Jean pleurait. Je me tenais derrière la caméra. Jean était une comédienne de l’Actor’s Studio et elle improvisait des psychodrames. Je filmais seulement son visage, gardant ainsi secrètes les conditions du tournage. Quand j’eus fini ce portrait, je soumis un premier montage de son film à Jean qui trouva le film très bien. Jean avait tourné beaucoup de films, mais elle prenait plaisir à un film qui lui était entièrement consacré. Au reste dans ce film on pouvait voir son âme, qui était très belle.

 Jean écrivit un scénario : « Et maintenant je peux parler d’Aurélia… » Elle écrivit aussi des poèmes qui furent publiés. Elle s’identifiait tour à tour à l’Aurélia de Nerval, qu’elle voulait jouer de façon moderne, et à Jeanne d’Arc, parce qu’elle avait interprété la Jeanne d’Arc des Américains. Jean eut une dépression nerveuse. Elle fut hospitalisée. Les électrochocs qu’on fit subir à Jean eurent un rebondissement tragique. Je revenais à pied des laboratoires de cinéma qui se trouvent en banlieue. Je marchais le long du fleuve. C’était la fin de l’été. Des pêcheurs se profilaient sur le soleil couchant. Je traversais le marché aux puces par la porte de Clignancourt, un nouveau film était fini, et je respirais le bonheur d’en être délivré. Quand soudain au hasard d’un trottoir, je tombai sur la photo de Jean en première page du journal du soir. « Jean Seberg s’est suicidée »…[1]

 Tous les éléments clés de La Frontière de l’aube (2008) figurent dans ce texte : la nouvelle Spirite de Théophile Gauthier, une actrice, une âme très belle (que Garrel filme / que François photographie), la dépression, l’hôpital, les électrochocs, le suicide. Sans aucun doute, le personnage de Carole est inspiré de Seberg. À cela, nous pouvons ajouter deux autres évènements de sa vie explicitement cités par Garrel et ne figurant pas ci-dessus. Tout d’abord, une scène nous montre François attendant Carole pour une séance photo. Elle arrive très en retard et il lui fait la tête parce que la lumière a disparue et qu’il ne pourra plus travailler. Pour excuser son geste, elle lui fait croire qu’elle s’est jetée sous le métro avant de lui avouer que cet incident a eu lieu un an auparavant. Il s’agit d’une référence évidente à la tentative de suicide ratée par Seberg en 1978 lorsqu’elle se jeta sous les rames du métro parisien et qu’elle y survécu[2]. Un an plus tard, elle avalera une dose mortelle de barbituriques et d’alcool.

Le deuxième évènement repris par Garrel appartient à ses propres souvenirs de tournage avec Seberg. Les hautes solitudes est un film muet réalisé par Garrel en 1974. Il s’agit d’un portrait de l’actrice. Pendant le tournage, elle demande à Philippe Garrel de filmer son suicide et il accepte. Cet épisode est raconté dans un article de Jacques Morice[3] :

 Il est prévu qu’elle se couche en chemise de nuit sur le lit et qu’elle avale une série de barbituriques. Passé un laps de temps, elle simulera une douleur très vive au ventre et ses cris alerteront Tina Aumont, présente dans la chambre voisine. Ils tournent la scène. Mais au moment où Seberg se tord de douleur, Garrel panique complètement, lâche brutalement la caméra et se jette sur elle, convaincu du pire. La réaction de Seberg ne se fait pas attendre ; furieuse, elle lui lance violemment : « Mais qu’est-ce qui te prend ? Tu es complètement fou ! Tu as gâché la scène ! » Dans le film, un voile blanc vient couper net l’action.

 Cette scène est disséminée dans La Frontière de l’aube. Une première scène montre Carole effondrée sur le plancher. Elle se tord de douleur en se touchant le ventre. Il ne s’agit pas de son suicide mais des biens des moments précèdent son internement, le moment où elle bascule du côté de la dépression sévère. Il y dans ces plans quelque chose de l’ordre de la possession (elle est proche des convulsions, elle entend des voix). Un autre plan ouvrant la séquence de son suicide débute par le corps fatigué de Carole, allongé dans un lit et vidant une bouteille d’alcool à même le goulot. Contrairement à ce qu’il filma vingt-cinq ans plus tôt, Carole arrive à sortir du lit et à tituber jusque dans la salle de bain pour avaler des médicaments. Malgré cette différence, Garrel reprend un procédé qu’il avait déjà utilisé dans Les amants réguliers (2005), celui de re-filmer les images disparues d’une époque révolue[4].

 Pourquoi Garrel fait-il de nouveau un film sur Jean Seberg (du moins dans la première partie) ? Elle évoque, dans un sens, l’échec de la révolution (thème récurrent de son œuvre). Il faut revenir quelques années en arrière et se souvenir de ce qu’elle représentait pour les gens de cette génération à laquelle Garrel appartient. Premièrement, elle est l’icône de la nouvelle vague (peut-être encore plus qu’Anna Karina) et son image est à jamais associée à une jeune fille aux cheveux courts déambulant sur les Champs-Élysées en criant « New York Herald Tribune »[5]. Elle représente aussi un militantisme politique et social par son implication au sein du mouvement des Black Panthers. Elle incarne surtout les espoirs fusillés des lendemains de mai 68 : le scandale publique suite à sa liaison avec Hakim Abdullah Jamal, leaders des Black Panthers, la dépression, les tentatives de suicides, la consommation excessive d’alcool et finalement son cadavre retrouvé dans sa voiture plusieurs jours après sa disparition.

 

 Du « fils de l’aurore » au mal intérieur : la chute dans les profondeurs

 La frontière de l’aube se conclue par le suicide de François. L’un des derniers plans du film, suivant immédiatement la mort de François, montre le reflet du diable dans le miroir où Carole se manifestait. On comprend alors que l’image dans la glace n’était pas réellement celle de sa bien-aimée. Au sujet de ce plan, Garrel a déclaré la chose suivante[6] :

 À la fin, j’ai montré le diable quand même c’est-à-dire que, dans le mythe moderne, le suicide c’est le diable. C’est le diable qui vous attire, qui vous dit de venir avec lui comme dans le sketch de Fellini avec Terence Stamp[7]. C’est le diable qui vous attire dans le suicide, enfin le diable au sens de la mythologie de l’inconscient ou des images de l’inconscient. Donc j’ai montré le diable, si on peut montrer le diable, on ne peut pas montrer le diable. Polanski a préféré ne rien montrer du tout parce qu’il a vraiment eu affaire au diable[8]. J’ai préféré dire que ce qu’il l’avait attiré c’était un délire hallucinatoire et donc c’était le diable. C’est comme ça que je me démarque du mythe romantique. C’est moderne de dire aux jeunes gens que si une jeune femme vous appelle dans un miroir et vous demande de sauter par la fenêtre, ne sautez pas parce que c’est le diable. 

 En associant le diable à « un délire hallucinatoire » provenant de l’inconscient, Garrel rejoint une conception moderne du diable proche de la psychanalyse : la descente aux enfers est désormais celle des profondeurs de l’âme humaine. En fait, la conception du démon intérieur dans ses films est beaucoup plus proche de ce que l’on a nommé tour à tour dans la littérature l’acédia, la mélancolie, le mal du siècle ou le spleen que des théories psychanalytiques.

 Les références religieuses dans l’œuvre de Garrel sont nombreuses. Dès ses débuts, il baptise ses personnages Marie, Jésus et Gabriel (Marie pour mémoire, 1967), pour ensuite crucifier symboliquement Bernadette Lafond dans Le révélateur (1968), tourner Le lit de la vierge (1969) puis Un ange qui passe (1975). François, dans La frontière de l’aube, s’agenouille devant Évelyne — qu’il appelle toujours par son diminutif Ève, nom biblique par excellence — et lui dit qu’il prie la vierge. On pourrait continuer ainsi de suite et trouver des dizaines d’exemples plus probants les uns que les autres. Dans L’image-temps, Gilles Deleuze évoque Garrel en l’associant à « une liturgie du corps », « un cinéma de la révélation », « une histoire sainte comme Geste.[9] »

On ne sera donc pas étonné d’apprendre que Le ciel des anges était le titre prédestiné à La Frontière de l’aube[10]. Ce qui nous surprendra davantage c’est que ce premier titre fut abandonné parce que Garrel « était un peu contrarié par le coté néo-catholique[11] ». Il a finalement opté pour La frontière de l’aube car cela « évoquait le thème du suicide et celui du spectre[12] ». Pourtant, avec ce titre, il n’a pas évacué le catholicisme puisqu’il évoque le diable. Dans la théologie chrétienne, on admet généralement que le diable, bien que l’on ne le désigne pas sous ce nom, apparaisse pour la première fois dans le livre du prophète Isaïe[13] :

 Te voilà tombé du ciel, Astre brillant, fils de l’aurore ! Tu es abattu à terre, Toi, le vainqueur des nations !

Tu disais en ton cœur : Je monterai au ciel, J’élèverai mon trône au-dessus des étoiles de Dieu ; Je m’assiérai sur la montagne de l’assemblée, A l’extrémité du septentrion ;

Je monterai sur le sommet des nues. Je serai semblable au Très Haut.

Mais tu as été précipité dans le séjour des morts. Dans les profondeurs de la fosse.

 Dans ce passage de la Bible, le diable est désigné sous le terme « fils de l’aurore », l’astre de lumière est aussi celui apparaissant avec les premières lueurs du matin, juste après l’aube. Se trouver à la frontière de l’aube, c’est attendre le moment où le diable surgira peut-être. De plus, ce cours extrait présente un élément fondateur de toute l’iconographie reliée à la figure du diable dans la gravure et la peinture, celui de la chute de l’ange dans les fosses abyssales de l’enfer.

 Cette descente aux enfers, sera plus tard, transposée dans ce que l’on connait comme étant le diable intérieur, s’attaquant à l’homme en le plongeant dans l’obscurité, dans une forme de tristesse que l’on qualifiait d’ailleurs de diabolique au moyen-âge (tristitia diabolica) lorsqu’elle frappait les moines. L’acédia monastique est décrite de la manière suivante[14] :

Le démon de l’acédie, qui est également appelé démon méridien, est plus pesant que tous les (autres) démons. Il s’attaque au moine vers la quatrième heure jusqu’à la huitième heure. Il commence par faire que le soleil semble ne pouvoir se déplacer qu’à peine, ou pas du tout, donnant ainsi l’impression que la journée a cinquante heures. Ensuite, il force à regarder sans cesse vers les fenêtres, et à fuir la cellule, à fixer le soleil pour voir combien il est encore loin de la neuvième heure […]

L’acédia provoque toute une série d’états secondaires. On en retiendra ici quelques uns[15] : desperatio (« la certitude d’être condamné d’avance ; tendance complaisante à s’abîmer dans sa ruine »), torpor (« somnolente stupeur qui paralyse tout geste susceptible d’amener la guérison ») et l’evagatio mentis (« fuite de l’âme dans le rêve »). Le désespoir, le rêve comme exutoire, la somnolence de l’être, l’acédia n’est rien d’autre qu’un spleen religieux.

Giorgio Agamben, dans les très belles pages qu’il consacre au démon de midi, reconnait une proximité entre la « phénoménologie de l’acédia[16] » et les écrits de Baudelaire. Il perçoit, dans la figure du dandy, les traits de la négligence correspondant à l’étymologie du terme acédia. À cela, on peut ajouter que Les Fleurs du mal accorde une place importante à la question de l’ennui[17]. L’ennui y est tout d’abord une expérience du temps, un temps vide qui ne semble pas s’écouler semblable à la journée de cinquante heures éprouvée par le moine. Baudelaire le décrit comme un adversaire, un « obscur Ennemi qui nous ronge le cœur[18] », celui « qui gagne sans tricher, à tout coup ![19] », un temps qui nous « engloutit minute par minute[20] ». Le passage du temps est l’ennemi à combattre pour le poète et lorsqu’il est atteint par le spleen, l’ennui qui en résulte est pire que la mort. L’amour, la recherche du Beau et les paradis artificiels agissent alors comme des baumes temporaires sur les blessures causées par le temps mais ils sont illusoires puisqu’ils permettent seulement, de façon provisoire, de substituer ce temps par un temps autre. Ce temps autre s’oppose à celui dominé par l’ennui et a, par conséquent, quelque chose d’utopique, il correspond à un Idéal pour reprendre le vocabulaire baudelairien (un Idéal qui n’existe pas). Les moyens mis en place pour atteindre cet Idéal sont tout aussi diabolique que l’ennui. L’amour est satanique parce qu’il est basé à la fois sur la destruction et sur la présence du diable (la femme et le diable sont régulièrement associés). Il reprend cette association dans sa définition du Beau[21] : C’est quelque chose d’ardent et de triste […] Une tête séduisante et belle, une tête de femme, veux-je dire, c’est une tête qui fait rêver à la fois— mais d’une manière confuse, — de volupté et de tristesse ; […] Le mystère, le regret sont aussi des caractères du Beau. […] Mais cette tête contiendra aussi quelque chose d’ardent et de triste […] on conçoit qu’il me serait difficile de ne pas conclure que le plus parfait type de Beauté virile est Satan. » Les paradis artificiels, quand à eux, permettent une fuite du temps. L’opium, le haschisch et le vin sont des échappatoires et plongent l’individu dans la somnolence et le rêve, dans un temps non linéaire qui détache l’être du monde auquel il appartient.

 

 « Je me suis cachée dans tes rêves »

Garrel met en scène, dans ses films, des solutions similaires à Baudelaire pour échapper au temps. L’amour y est tout aussi destructeur. On parle souvent d’amour fou mais ne devrait-on pas plutôt le désigner par amour diabolique. La folie et le diable n’ont-ils pas, à travers les siècles, partagés plus d’une fois une histoire commune. Il montre à l’écran des rencontres amoureuses funestes. Bien que ces passions amoureuses délivrent les protagonistes de la domination du temps sur l’existence pendant de brefs instants, elles se terminent bien souvent par la mort de l’un des deux amants (c’est le cas dans ses trois derniers films : Sauvage innocence (2001), Les amants réguliers et La frontière de l’aube).

 La fuite dans le rêve est récurrente dans ses films. Que ce soit par l’utilisation de drogues (la consommation d’opium dans Les amants réguliers) ou les conséquences d’un sommeil profond, le rêve nous amène ailleurs. Dans La Frontière de l’aube, la première apparition du spectre de Carole ne se fait pas dans le miroir mais bien dans un rêve. Cette scène est similaire à celle que l’on pouvait voir à la fin des Amants réguliers juste avant la mort de François. Dans les deux cas, le personnage porte les vêtements d’une autre époque, ceux de la révolution de 1789. Le rêve délivre du temps présent en évoquant un passé empreint de nostalgie et qui semble utopique. Ce rêve sera le début de la remise en question de son bonheur avec Évelyne. À partir du moment où il sera retourné dans ce passé utopique (il est amoureux d’un souvenir), il sera incapable de poursuivre sa vie.

On a souvent dit des personnages de Garrel qu’ils étaient fatigués. Lors d’un moment de délire, Carole entend la voix de François lui dire : « Nous on est le peuple qui dort. Le peuple qui fait l’Histoire est beaucoup plus nombreux. Alors va te coucher. » La fatigue et le sommeil ne sont que les conséquences de l’ennui et la portée révolutionnaire d’un cinéaste comme Garrel ou Eustache est qu’ils ont fait de l’ennui une révolte contre le temps présent, contre le temps historique, une révolte à la recherche d’un temps perdu. Cette conception de l’ennui est résumée dans La maman et la putain — qui sert une fois de plus d’intertexte au travail de Garrel — lorsque Alexandre dit : « Je suis assez pour l’ennui. Comme cette secte d’hérétiques dont parle Borges je crois, et dont la qualité essentielle est dans l’ennui. Pas dans la foi, l’enthousiasme. Si l’on se base sur les règles d’une société capitaliste, on peut dire que le personnage d’Alexandre ne fait rien de la journée (il fume, boit, lit, traîne dans les cafés) mais il essaie constamment de se replonger dans un passé nostalgique en écoutant de vieux disques, en regrettant un « temps où les filles se pâmaient devant les soldats » et en pensant que « les duels c’était bien ». Réfléchissant sur son époque, il se demande pourquoi les gens continuent à travailler, « pourquoi ne partent-il pas…pour ailleurs…nulle part. » La mort plane sur cette phrase comme sur l’ensemble du film qui présente une génération ayant cru, un bref moment, que l’utopie allait défier l’histoire mais qui a été rattrapé par la nature humaine (La maman et la putain prouve que la liberté sexuelle n’a pas rendu les gens plus heureux en fin de compte). À la fin de La maman et la putain, Véronika attend peut-être l’enfant d’Alexandre et il lui demande de l’épouser. Elle accepte.

L’enfant ou la mort est toujours l’une des deux finalités chez Garrel comme si les autres choix n’existaient pas. Un ami de François lui dira que « faire un enfant c’est comme sauter par la fenêtre mais du bon côté ». Ces deux possibilités représentent une manière de défier le temps. Faire un enfant c’est s’offrir un peu d’immortalité. Ce n’est pas aussi radical ou romantique que le suicide mais cela demeure tout de même une petite revanche sur le temps. Contrairement à Alexandre, François ne choisira pas le mariage et l’enfant, il optera pour la mort comme dernier geste de révolte tout comme le François des Amants réguliers. Un geste, peut-être narcissique, mais permettant de partir jamais au pays des rêves, là où le temps n’existe plus, le nulle part comme dernière utopie possible. N’est-ce pas la leçon de Baudelaire dans « Le voyage »[22] : « Ô Mort, vieux capitaine, il est temps ! levons l’ancre ! / Ce pays nous ennuie, ô Mort ! Appareillons ! / […] Verse-nous ton poison pour qu’il nous réconforte ! / […] Plonger au fond du gouffre, Enfer ou Ciel, qu’importe ? / Au fond de l’inconnu pour trouver du nouveau ! » La mort comme seule possibilités de renouvellement, de nouveau commencement après l’échec de la révolution.

Le temps guérit toutes les blessures. Cette maxime, plutôt triste lorsqu’on y pense sérieusement, n’aurait guère sa place chez Garrel puisque c’est l’inéquation entre le temps présent et l’être qui est la cause des blessures. Le véritable ennui peut conduire à l’irréparable car il nous fait voir le diable. Devant les derniers plans de La Frontière de l’aube, on se souvient de ce vers de Baudelaire : « Hier, demain, toujours, nous fait voir notre image[23] ». Le diable n’est en fait que notre propre reflet qui nous consume en nous soufflant à l’oreille : « Saute Narcisse ». Un dernier acte de révolte solitaire et utopique, celui d’échapper au temps et à soi-même.

 


[1] Philippe Garrel, « Fragments d’un journal » [1984], reproduit dans les Cahiers du cinéma, n°447, septembre 1991, p. 39.

[2] À ma connaissance, aucune critique n’a relevé la relation entre cette tentative de suicide ratée dans le métro de Jean Seberg et cette scène dans le film de Garrel. Il figure pourtant dans tous les résumés bibliographiques concernant l’actrice.

[3] Jacques Morice, « Un jour de février 1974, deux solitudes en silence : Garrel et Seberg », Cahiers du cinéma, Hors-série, 100 journées qui ont fait le cinéma, mars 1995, p. 

[4] Pendant les barricades de mai 68, Garrel a tourné un film, Actua I, aujourd’hui disparu.

[5] Lors de sa venue à l’Université de Montréal en 2008, Daniel Cohn-Bendit a affirmé que mai 68 n’aurait pas été possible sans À bout de souffle (1960) de Jean-Luc Godard. Pour lui, ce film constitue le point de départ des évènements qui suivront et je le cite « c’était le début de la liberté ».

[6] Conférence de Presse à Cannes en mai 2008. On peut voir la conférence de presse à l’adresse suivante : www.arte.tv/popup_cannes_2008/video-54-404.html .

[7] Philippe Garrel fait ici référence au court-métrage Toby Dammit de Frederico Fellini, l’un des trois sketchs composant le film Histoires extraordinaires (1968). Les deux autres étant de Louis Malle (William Wilson) et Roger Vadim (Metzengerstein). Dans Toby Dammit, le diable apparait, au personnage incarné par Terence Stamp, sous les traits d’une petite fille blonde.

[8] L’allusion à Roman Polanski n’est pas des plus claires. Si Garrel fait référence à Rosemary Baby (1968) et au fait que l’on ne voit jamais clairement le diable, il commet une erreur puisque l’assassinat de Sharon Tate par Charles Manson a lieu près d’un an après le tournage. Polanski n’avait donc pas encore « eu affaire au diable ». Garrel fait peut-être un clin d’œil à The Ninth Gate (1999) de Roman Polanski, où effectivement, on ne montre pas le diable. La dernière possibilité est que Garrel considère le diable comme le mal en général et dès lors il traverse l’ensemble des films de Polanski.

[9] Gilles Deleuze, « Chapitre 8 : cinéma, corps et cerveau, pensée », L’image-temps, Paris, Éditions de Minuit,

coll. « Critique », p. 258-259.

[10] Le dossier de presse du film est disponible à l’adresse suivante : www.festival-cannes.fr/assets/Image/Direct/025622.pdf

[11] Ibidem.

[12] Ibidem.

[13] La Bible, « Le livre d’Isaïe », chapitre XIV, 12-15.

[14] Rémi Brague, « L’acédie selon Évagre le pontique : image, histoire et lieu », Esthétique et mélancolie, I. A.V, Orléans, 1992, p. 

[15] Giorgio Agamben, Stanze. Parole et fantasme dans la culture occidentale, trad. Yves Hersant, 1998, p. 23-24.

[16] Giorgio Agamben, Stanze. Parole et fantasme dans la culture occidentale, p. 30.

[17] Baudelaire est né un 1821. Il avait, par conséquent, neuf ans lors de la Révolution de juillet et vingt-sept ans lors de celle de 1848. Tout comme Alfred de Musset qui exprimait la douleur et la perte des idéaux révolutionnaires au 19e siècle, l’ennui baudelairien surgit après des périodes politiquement troubles et de désenchantement.

[18] Charles Baudelaire, « L’ennemi », Les fleurs du mal, Paris, Gallimard, coll. « Poésie », 1996, c1972, p. 46.

[19] Charles Baudelaire, « L’horloge », Les fleurs du mal, p. 120.

[20] Charles Baudelaire, « Le goût du néant », Les fleurs du mal, p. 115.

[21] Charles Baudelaire, « Fusées », Œuvres complètes, Paris, Robert Lafond, coll. « Bouquins », 2004, c1980, p. 394.

[22] Charles Baudelaire, « Le voyage », Les fleurs du mal, p. 182.

[23] Charles Baudelaire, « Le voyage », Les fleurs du mal, p. 181.

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Classé dans Critique /analyse cinématographique

Lettre à Manon Dumais autour de La frontière de l’aube de Philippe Garrel.

La frontière de l'abe (2008)

 

 
 Le 23 mai 2008, Manon Dumais – critique et chef de la section cinéma de l’hebdomadaire Voir – publiait un texte intitulé Bonjour l’ennui  à propos du dernier film de Philippe Garrel La frontière de l’aube présenté au festival de Cannes. Je lui avais écrit, à l’époque, une lettre remettant en question ses propos ainsi que sa rigueur journalistique. Cette lettre a, par la suite, été publiée dans la revue électronique Hors Champ et elle demeure, à ce jour, sans réponse.
 
 
 
Chère Manon Dumais,

En consultant votre profil sur le site web du Voir, on remarque la phrase suivante : « Puis, par un beau jour d’automne, je devins accidentellement journaliste et critique de cinéma ». En lisant votre article sur le dernier film de Philippe Garrel dans le cadre de votre chronique Cannoise, je comprends mieux l’ampleur de ce double accident.

Ce n’est pas la première fois que l’on est en droit de questionner votre rigueur journalistique. Votre article du 15 mai 2008, intitulé « Les palmes de monsieur Smith », colportait les propos du propriétaire du cinéma du Parc sans jamais formuler le moindre commentaire, malgré les nombreuses inepties parsemant son discours. Je vous en donne rapidement quelques exemples. À propos du cycle de Palme d’or qu’il présentait au Cinéma du Parc, il tenait à préciser : « Il est très important de comprendre que ces films-là ne sont pas dans les vidéoclubs ; Underground et Papa est en voyage d’affaires de Kusturica, L’Arbre aux sabots d’Olmi, Missing de Costa-Gavras, Padre Padrone des Taviani, Quand passent les cigognes de Kalatozov ». Ces films sont tous disponibles en format DVD à la Boîte noire. Malgré le déménagement de cet établissement (le passage de Saint-Denis à Mont-Royal), je peux vous assurer que les films sont toujours là. La Boîte Noire est, me semble-t-il, un lieu que l’on nomme communément un club vidéo.

Toujours dans le même article, on peut lire : « Malgré l’ardeur de Smith et de son équipe, le Parc n’a pu obtenir que 39 Palmes d’or – « The Third Man de Welles est un Grand Prix et non une Palme d’or ». Il s’agit d’un détail, me direz vous, mais The Third Man n’est pas un film de Welles. Il a été réalisé par Carol Reed. Je ne vous demande pas de mener une enquête de fond. Il vous suffit de taper sur votre clavier IMDB ou Wikipédia pour trouver le titre d’un film et le nom du réalisateur lui correspondant. Un dernier extrait : « Près du quart des films sont présentés en 35 mm, et nous ne présentons plus de DVD ». Mensonge ! Deux films sur trente-neuf étaient en pellicule lors de cette rétrospective. Je ne suis pas excellente en mathématique mais je peux dire, sans me tromper, qu’on est loin du quart annoncé par Smith, qui rajoutait : « Qu’elles soient en Beta numérique, en Beta SP ou en DVD, nous transférons les images sur un disque dur interne appelé Trekstor, un appareil allemand ». Depuis quand est-ce qu’un film en DVD qui est simplement transféré sur un disque dur d’ordinateur – fut-il de marque allemande – cesse d’être un DVD ? N’est-ce pas jouer de façon éhontée sur les mots ? Et le fait que vous n’ayez pas relevé cette contradiction flagrante ne vous fait évidemment pas honneur.

Les amants réguliers (2005)

Pourquoi évoquer Smith si j’ai l’intention de vous parler de Garrel ? La réponse est simple et se trouve dans votre article « Bonjour l’ennui », à propos de La frontière de l’aube. Une des opinions que vous avancez – et j’insiste pour souligner qu’on est loin d’un argument, d’un fait ou même d’une idée (la différence est importante) – est : « de grâce, on est en 2008 ». Cette phrase qui ne veut strictement rien dire est directement inspirée de Roland Smith qui affirmait et vous le savez très bien puisque vous avez rapporté ses paroles : « Qu’est-ce que Garrel (La Frontière de l’aube) fait là ? Il aurait été à sa place en 1968. » Vous auriez pu vous donner la peine d’émettre une critique personnelle au lieu de repiquer les dires d’un personnage des plus douteux.

Avez-vous déjà vu les films de Philippe Garrel ? Permettez-moi d’en douter. Vous reprochez à Garrel de s’accrocher à la nouvelle vague tout en disant que c’était nécessaire pour Les amants réguliers parce que cela collait au sujet. Ce film se déroule entre 1968 et 1969. Dois-je vous rappeler que la nouvelle vague était terminée depuis belle lurette à cette époque. Pour ce qui est de coller au sujet, on repassera. Si vous désirez établir un lien entre la nouvelle vague et Garrel, pourquoi ne pas le citer ? Il a régulièrement évoqué sa filiation à cette dernière. Après tout, si Garrel surnomme Godard « le maître », il doit bien y avoir une raison. Vous auriez pu essayer de percevoir des rapports entre certaines thématiques de la nouvelle vague comme le triangle amoureux (sujet majeur chez Godard et Truffaut) ou le suicide (la fin de Jules et Jim par exemple) et l’ensemble de l’œuvre de Garrel.

 

La cicatrice intérieure (1972)

 

Tout propos est bon à nuancer et Garrel a produit plusieurs films qui s’éloignent fortement de ce mouvement cinématographique. Le lit de la vierge, Le berceau de cristal ou La cicatrice intérieure pour ne nommer que ceux là, reflètent sa période expérimentale des années soixante-dix. Après Godard, devinez de qui Garrel parle le plus souvent…Andy Warhol. Vous n’êtes pas sans ignorer que Garrel a tourné plusieurs films avec sa compagne de l’époque, Nico, ex-chanteuse des Velvet Underground et icône de la Factory. Mais ça c’est une autre histoire… Vous semblez surprise du caractère intemporel de La frontière de l’aube (gommage des indices nous donnant des renseignements sur l’époque, utilisation du noir et blanc). Je vous l’accorde, Garrel ne filme pas d’ordinateur portable ni de téléphone cellulaire ni de jeunes gens draguant sur le net. Il capte les gestes, les regards, les sourires timides lors de des premières rencontres amoureuses, les silences (la naissance de l’amour pour reprendre le titre d’un de ses films) puis la passion destructrice et la rupture forcément difficile. Peut-on survivre à la passion ? Est-ce qu’on en crève ou pas ? Pouvons-nous laisser derrière les fantômes qui nous hantent (je sais les fantômes vous font rire…) ou devons-nous aller les rejoindre ? Ces questions n’appartiennent ni à 1968 ni à 2008. Elles sont de tous les temps, de toutes les époques, intemporelles comme ses images.

Elles intéressaient déjà les écrivains des derniers siècles et elles enthousiasment les nouveaux cinéastes. Par exemple, les deux derniers films de Christophe Honoré reprennent un certain héritage que l’on doit à Garrel de manière plus légère. Dans Paris montre Louis Garrel se demandant si « il est possible vraiment qu’une histoire d’amour nous fasse sauter d’un pont » (chez Garrel ce n’est pas le pont mais on a souvent envie de se jeter par la fenêtre) tandis que dans Les chansons d’amour le film se termine sur « Aime moi moins mais aime moi longtemps ». On effleure le suicide et la survie passe par le renoncement à l’amour fou. Il y a du Garrel là-dedans. L’utilisation du fils Garrel (il est l’acteur fétiche d’Honoré) n’est certainement pas involontaire. Faire résonner les films entre eux, n’est-ce pas là le rôle d’un critique ? L’unique lien cinématographique que vous établissez passe par Cocteau. Cela prouve que, mine de rien, vous avez lu le dossier de presse du film puisque Garrel cite Cocteau en tant que référence directe. Évidemment, l’anecdote concernant votre adolescence est plus amusante. On serait presque tenté de croire que vous avez rapproché les deux cinéastes dans un éclair de génie.

Le noir et blanc, pour vous, provoque un « charmant décalage avec la réalité ». De quoi parlez-vous ? Le noir et blanc est parfois bien plus proche de la vie que la couleur. Il suffit de regarder La maman et la putain d’Eustache ou La vierge mise à nu par ses prétendants de Hong Sang-soo pour s’en convaincre. De plus, Garrel a toujours travaillé sur les noirs profonds, les blancs lumineux, le sur et le sous exposé. J’espère ne pas avoir besoin de vous expliquer trop longtemps les raisons qui font que cette esthétique nécessite l’utilisation du noir et blanc.

Garrel a été sifflé à Cannes. Et alors ? Antonioni (L’avventura, 1960), Eustache (La maman et la putain, 1973), Ferreri (La grande bouffe, 1975), Bresson (L’argent, 1983), Godard (Détective, 1985), Dumont (L’humanité, 1999) ont tous connu le même sort. Ces cinéastes passeront à l’histoire et on oubliera les noms, les visages et les écrits de leurs détracteurs. Dans 10, 15 ou 20 ans, lorsque tout le monde sera d’accord pour dire que Philippe Garrel fut l’un des cinéastes les plus importants de la période post 68 (et croyez-moi ça arrivera), et bien vous tiendrez le même discours que ces personnes en osant même vous vanter que vous étiez à Cannes l’année où il fit scandale. Vous n’aurez toujours pas vu ses films, peu importe, vous ferez l’évènement en célébrant sa gloire sans même pouvoir en donner les raisons.

Vous terminez votre texte en vous offusquant de la présence de La frontière de l’aube en compétition officielle. La mort du cinéma ce n’est pas tant la disparition de la pellicule et le passage au numérique, la mort du cinéma c’est vous et certains de vos « confrères », passant de Garrel au dernier Indiana Jones, du festival des films réalisés sur cellulaire au festival de Berlin, de la mort de Bergman aux potins sur Angelina Jolie et Brad Pitt, tout ça sur le même ton et sur un blog, preuve incontestable que vous, contrairement à Garrel, vous êtes bel et bien en 2008. En joignant les rangs des siffleurs vous avez l’impression, pendant quelques instants, d’être un membre respectable de la communauté cannoise. L’année prochaine, vous recommencerez. Qui sera la victime ? Hou Hsiao-hsien ? Béla Tarr ? Godard ?

J’espère que vous me fournirez une réponse un peu plus élaborée que celles que vous donnez habituellement à vos lecteurs. Le mépris que vous affichez à leur égard est parfois étonnant. L’un d’entre eux vous fait remarquer que votre critique de Garrel est peut-être un peu injuste et vous lui répondez : « Eh ben voilà, je suis une plouc cannoise la la lère ! Cela dit, c’est chouette siroter un rosé à Cannes ». À un autre, qui pourtant est d’accord avec vous, vous lui rétorquez : « Si nous étions en train de siroter un rosé dans un café cannois, je vous dirais simplement une certaine élite ? Pff, je l’emmerde ! ».

Au moins, nous savons désormais que vous passez plus dans temps dans les bistrots que dans les salles obscures à essayer d’avoir une rencontre avec un film. Cela explique aussi la profondeur de vos analyses. « Qu’est-ce que je me suis rasée pendant ce drame romantique aux accents surréalistes !  » démontre assez bien toute la complexité de votre pensée. Vous emmerdez l’élite. Qu’entendez-vous exactement par ce terme ? « L’élite » un mot fourre-tout dont on ne connaît jamais réellement la teneur. Est-elle composée des gens qui ne sont pas d’accord avec vous, de ceux qui réfléchissent plus de deux minutes sur un film, d’étudiants ou de professeurs en cinéma, de spécialistes ? Pourriez-vous nous fournir davantage d’explications ?

La prochaine fois que vous serez sous le soleil de Cannes en sirotant votre rosé et en maudissant les cinéphiles pseudo-intellos élitistes de ce monde et bien pensez que ceux-ci vous répondent avec les mots de Maurice Pialat qui sifflé, hué et insulté par le public lorsqu’il remporta la palme d’or, en 1987, (Sous le soleil de Satan) s’exclama du fond du cœur : « Sachez que je ne vous aime pas non plus… »

 

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Merci de fumer (2e partie)

5) Janis Joplin: Une voix rauque, un rire extraordinaire et un goût marqué pour le whisky. Joplin c’est la fille dans un monde de mec, celle qui traîne avec les voyous, avec les musiciens et qui peut les suivre  toute la nuit en marchant toujours droit après des excès de toute sorte.  Même Jim Morrison trouvait que, parfois, elle exagérait. La cigarette ne l’a pas tué, l’héroïne s’en est chargée.  La morale de cette histoire est qu’il vaut mieux fumer que de se piquer.

 

 

 6) Brigitte Bardot: Le sex-symbol des sixties. Elle engendre l’admiration ou la haine. C’est vrai qu’on peut lui reprocher ses récentes positions politiques (très très très à droite) ou son amour démesuré des animaux (sa passion pour les phoques est tout de même un peu bizarre…) mais une chose est certaine toutes les filles ont déjà rêvé de lui ressembler, de porter des cuissardes noires, de fredonner Harley Davidson, d’avoir son goût vestimentaire. Celles qui ne l’avouent pas sont des menteuses. Elle a su créer le style « Bardot » que plusieurs stars ont copié depuis (Kate Moss et Vanessa Paradis pour ne pas les nommer).  Lorsque je porte un large bandeau noir dans les cheveux c’est parce que j’ai vu Le Mépris de Godard et que j’ai la fâcheuse habitude de mêler la vie et les films. Et la cigarette dans tout ça? Et bien, c’est la touche ultime de son look, un genre d’accessoire qui, avouons-le, se porte avec tout.

 

 

7) Vincent Gallo: Acteur, réalisateur, musicien, peintre, mannequin et j’en passe. Il a fait de la musique avec le peintre Jean-Michel Basquiat, discuté au Chelsea Hotel avec Burroughs. Gallo aime le scandale et ne cherche pas à plaire.  Il déteste à peu près tout le monde même ses actrices. Sur son site web, il offre aux femmes de passer le weekend avec elles à condition qu’elles déboursent 50 000 dollars. Il encourage fortement les lesbiennes à utiliser ses services puisque, selon lui,  cela les fera changer d’avis. Il ne fait aucune publicité pour les films qu’il réalise, il a menacé de mort une journaliste, il a filmé une scène de fellation non simulée dansThe Brown Bunny.  On pourrait continuer le récit de ses nombreuses frasques pendant longtemps. Le problème avec ce type, un peu détestable, c’est qu’il est tout à fait génial non seulement comme cinéaste mais aussi comme acteur (voir Arizona Dream d’Emir Kusturica, Tetro de Francis Ford Coppola, les films de Claire Denis ) et comme musicien. Peut-on tout pardonner au génie? Oui… surtout la cigarette.

 

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Merci de fumer (1ère partie)

 

Il est de plus en plus difficile de pouvoir fumer en paix. Au 21e siècle, les fumeurs sont les nouveaux ennemis de la société.  Bien qu’il soit tout à fait légal d’acheter des cibiches, on n’a pratiquement plus le droit de les allumer en public.  Depuis l’interdiction du tabac dans les cafés et les bars, je suis persuadée que les conversations sont bien moins intéressantes.  Ceci est le début d’une série de photographies noir et blanc mettant en scène des gens que j’aime pour des raisons très différentes mais ils ont tous en commun une chose: la cigarette.  Je leur rends hommage et je n’ai qu’une seule chose à leur dire: merci de fumer  (même à ceux qui sont morts et qui, j’en suis certaine, continue de cloper dans l’au-delà).

 

1) Brian Jones et Mick Jagger: Si le rock’n’roll est souvent comparé au sexe, les Rolling Stones peuvent être considéré comme la baise ultime alors que les Beatles ne seraient qu’une affaire de masturbation. Pour ceux qui ne comprendraient pas l’analogie et bien les Rolling Stones sont le plus grand grand groupe de l’histoire du rock. Point final.  Vous voulez être cool comme Brian ou Mick? Vous n’y arriverez certainement pas mais vous pouvez déjà commencer par fumer… Les cigarettes ont le charme que vous n’avez pas. 

 

 

 

2) Romy Schneider: Le regard triste mais la grande classe. Une vie remplie de grandes soufrances: le suicide d’un mari, la perte d’un fils, l’ablation d’un rein, l’alcool puis l’overdose de barbituriques. Comme le disait le philosophe Cioran: « Dans les épreuves cruciales, la cigarette nous est d’une plus grande aide que les Évangiles. »

 

 

 

3) Marilyn Monroe: Une autre beauté triste morte trop jeune (36 ans).  Sur cette photo, on semble percevoir une Marilyn très loin de la star hollywoodienne, à mille lieues de la blonde platine un peu idiote.  Une simple fille, Norma Jeane, en train de discuter et de cloper. Peut-être une des rares photos qui a saisi ce qu’ elle était vraiment.

 

 

 

 

4) Alain Delon: Un grand acteur mais un sacré salaud. Il a mis enceinte Nathalie Barthélémy alors qu’il était encore avec Romy Schneider en laissant à cette dernière un bouquet de  fleurs sur un lit et une note lui disant qu’il la quittait. Il a eu un fils avec Nico (des Velvet Underground) qu’il n’a jamais reconnu mais qui a été élevé  par ses parents. Il est réputé pour son arrogance et la très haute estime qu’il a de lui même.  Je ne peux pas le détester parce qu’il fut le grand amour de Romy Schneider, tourna dans des films sublimes, fut  l’effigie de Dior (et Dior j’adore) et fumeur. Trop de qualités pour un seul homme.  Pourquoi les salauds ont toujours de beaux yeux et une cigarette au bec…

 

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L’amour fou ou l’amour heureux?

     À mon habitude, je vais poser une question à laquelle je ne trouverais certainement pas de réponse: faut-il abandonner l’amour fou pour l’amour heureux? J’aime beaucoup les films de Philippe Garrel parce qu’ils mettent en scène des solutions similaires à Baudelaire pour échapper au temps. Il montre à l’écran des rencontres amoureuses funestes. Bien que ces passions  délivrent les protagonistes de la domination du temps sur l’existence pendant de brefs instants, elles se terminent, le plus souvent par le suicide de l’un des deux protagonistes.  Ça c’est l’amour fou, l’amour utopique, l’amour révolutionnaire. C’est difficile à comprendre pour ceux qui ne sont pas naturellement dans cet état d’esprit. C’est le principe suis moi je te fuis, fuis moi je te suis! La loi des essuis-glaces comme dirait Garrel (voir extrait de La frontière de l’aube ci-dessous). Évidemment, je ne rédige pas une thèse sur ce cinéaste par hasard et pendant longtemps j’ai pensé que l’amour c’était ça ou rien.

     L’amour heureux c’est autre chose. Le plus souvent, l’un des deux individus est beaucoup plus résigné que l’autre, parfois même, les deux ne sont pas si amoureux que ça, ils sont surtout de grands amis. C’est facile parce que l’on a pas envie d’étrangler l’autre constamment ou se se jeter en bas d’un pont. Ça c’est l’amour heureux, l’amour raisonnable,  le bonheur bourgeois pour citer Garrel (revoir l’extrait ci-dessus). Généralement, c’est là qu’on fait les enfants.

     Il y a quelques années, on m’a écrit ces mots: Je tiens terriblement à toi, à nos échanges, à ta présence (…)  , et que l’on pourra – surtout – préserver l’intimité que nous partageons et cette complicité à laquelle je tiens. (…) Les mots me manquent.  Quelques mois plus tard, ce fut l’engueulade majeure, des paroles blessantes, puis le silence. Malgré nos différents, je suis demeurée fascinée par cet homme, ses prises de position, sa grande gueule, sa remarquable intelligence et  son impressionnante imitation de Bob Dylan. Il m’est arrivée par la suite de comparer les autres garçons à lui et aucun ne tenait la comparaison à part un, peut-être, de l’autre côté de l’océan atlantique (tragique vous avez dit…) Je prenais même de ses nouvelles sans qu’il le sache par personne interposée.  J’ai souvent ressentie une grande mélancolie en repensant à nos conversations et aux très nombreuses soirées que nous avons passées ensemble.  Aujourd’hui, cette même personne vient de me poignarder professionnellement dans le dos et réduire à néant plusieurs mois de travail me plongeant dans un désespoir sans précédent.  Les raisons qui ont motivé son geste après tout ce temps, je ne les connais pas. Pour la première fois, je me rends compte que j’ai été passionnément, follement et tragiquement amoureuse d’un type qui est capable de faire ça sans même se retourner. Lorsqu’on y pense c’est vraiment terrible. Avoir été amoureuse de quelqu’un qui nous méprise autant ce n’est pas facile, ça c’est vraiment l’amour fou  (ou l’amour con peut-être.)

     Ces temps-ci je me surprends à fredonner La chanson de slogan (voir extrait ci-dessous) de Gainsbourg où l’on entend Jane Birkin chanter: Tu es faible, tu es fourbe, tu es fou/Tu es froid, tu es faux, tu t’en fous/ Tu es vil, tu es veule, tu es vain/Tu es vieux, tu es vide, tu n’es rien. Le problème c’est que la voix de Gainsbourg répond: Évelyne je t’en pris Évelyne dis pas ça/Évelyne tu m’as aimé crois-moi. Je trouve très beau le film dont est tirée la chanson. Pendant le tournage, Birkin est tombée amoureuse de Gainsbourg et ça se voit à l’écran. On dirait qu’elle a 12 ans lorsqu’elle le regarde avec ses grands yeux de biche. Le maître et son élève, la victime et le bourreau. Tout ça pour dire que je pourrais bien le traiter de minable jusqu’à la fin de mes jours mais je sais que je n’ai pas toujours pensé ça. Je fus sa plus grande admiratrice.

      La véritable question est celle-ci: est-ce qu’il a réussi à me dégoûter de l’amour fou?  Cela serait dommage, j’ai toujours prétendu vouloir vivre comme un personnage du romantisme allemand et/ou français et je regrette de ne pas avoir connu le 19e siècle. Mais en ce moment, j’ai un doute, dans amour fou  il y a le mot fou. C‘est dangereux de jouer avec la folie. Alors faut-il renoncer à chercher l’amour fou pour trouver un amour heureux? Je ne sais pas. Filer à 200km/h dans une Porsche sur l’autoroute en prenant le risque de foncer dans un mur de béton ça me ressemble plus que de rouler tranquillement et prudemment dans une Honda Civic sur une route de campagne . On verra bien…

 

 

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Le café de nuit

2:20 du mat. Je suis un peu enivrée. Je déambule sur la rue Saint-Denis et je décide de m’arrêter dans un café. J’aime les cafés la nuit, peut-être à cause du tableau de Van Gogh. Il disait que c’était l’endroit où l’on pouvait se réfugier lorsqu’on était trop ivre pour rentrer chez soi.  On y rencontre généralement des gens intéressants. La musique est à chier mais pas autant que le décor. J’imagine que ça fait partie de l’ambiance. Au comptoir deux magrébins s’inquiètent de savoir si je vais pouvoir brancher mon PC sur le web. L’un des deux, le plus sympathique, me dit que cela ne fonctionne que sur les Mac. L’autre, petit et trapu, me regarde d’un air suspect. Il doit se demander ce que fait une fille seule à cette heure, visiblement éméchée et perdue dans la nuit. Plus je le regarde, plus je n’ai aucun doute: au pays, on le surnommait « le tortionnaire ». Il a l’air de rien mais je suis certaine que si quelqu’un l’emmerde, il le découpe à l’arrière à coup de machette.

 2:25 Le café est presque vide. À ma gauche, un geek à lunette qui mange un panini et à ma droite un couple de paumés enfin peut-être pas un couple, le type semble tenter le tout pour le tout question de pouvoir ramener la fille chez lui. De mon côté, j’essaie d’expliquer tant bien que mal au geek que le mot panini est erroné. En Italie, on dit panino et panini c’est le pluriel. Lorsqu’on commande un panini, on fait donc une erreur grammaticale du point de vue de la langue italienne. Il ne semble pas très bien saisir que, pour moi, à ce moment précis, il s’agit d’un problème fondamental. Au comptoir, un mec et une fille que je n’avais pas encore remarqués. Il commande une tisane, elle un expresso. Cette relation est vouée à l’échec: l’un sage, l’autre pas du tout. La fille se barre aux toilettes. Elle ne ressort pas. Je l’imagine déjà en train de se piquer ou mieux de se toucher explicitement mais c’est certainement mon esprit malade. Peut-être qu’elle attend qu’il vienne la rejoindre. Il n’y va pas. Ma théorie se confirme: on ne peut pas se fier sur un type qui boit de la tisane.

 2:35 Retour sur le couple de droite. J’ai envie de me lever et de lui dire que c’est une cause perdue. Il a beau lui caresser la main, les cheveux, la cuisse, si elle avait voulu se faire sauter c’est clair qu’il n’aurait pas eu besoin de la traîner dans un café à deux heures du matin avant de la ramener chez lui. Il a l’air désespéré. Il ne la touche pas, il la molleste. Aucune classe, elle devrait le gifler et se tirer. Pendant ce temps, le geek boit un V8 et c’est pathétique. À cette heure de la nuit, tu prends un double Jameson ou un café. Dieu que le monde est triste: d’un côté de grossières mains baladeuses et de l’autre un puceau avec son jus de tomate.

 2:44 Un étudiant africain commande lui aussi un panini. Ma théorie se confirme: le monde est aussi terne qu’un sandwich pressé. Je préfère me taire plutôt que de lui ressortir mon histoire grammaticale impliquant les termes panini et panino. Il discute très longtemps avec l’un des magrébins au comptoir. Je perçois des bribes de leur conversation. Ils sympathisent. L’africain se prénomme Said.

 2H56: Un ambulancier en service se dirige à fond la caisse aux toilettes. Il ressort sans rien commander. Comme les flics, les ambulanciers ont des privilèges la nuit, il peuvent  pisser sans rien débourser. Ma théorie se confirme: le monde est drôlement injuste.

 3:03 Putain du Eminem. Arrivée d’un chinois complètement gelé. Du Chrystal Meth, du crack, en tout cas le type est défoncé. Il n’arrive pas à trouver son portefeuille. Il finit par sortir un peu de monnaie du fond de ses poches. Il prend son café et sort dehors. Un deuxième ambulancier fait son entrée. Lui aussi va directement aux chiottes. Suspense… Va-t-il sortir et commander quelque chose au comptoir. Ma nuit repose entièrement sur ce genre de détails. Non…il repart.  Il n’y a vraiment pas de justice.

3:16 Le tortionnaire passe le balai et place les chaises sur les tables. Je croyais que c’étais un café ouvert 24/24. Merde, je vais devoir bouger.

-Pardon, vous fermez? 

– Non non pas de problème me dit-il . Tout ceci n’est pas clair…et à 3:16 j’ai besoin de beaucoup de clarté.

 3:20: Le tortionnaire lave le plancher. Il y a une odeur de javel dans tout le café. Ça doit lui rappeller le parfum des salles de torture.

 3:25:Ça y est, j’ai le cafard.

3:30 Dans le taxi me ramenant à la maison, le chauffeur écoute la radio jazz. Je l’entends me dire que l’on ne peut pas fumer dans la voiture. Trop tard, j’ai déjà allumé ma clope et je négocie l’ouverture d’une fenêtre pour laissser sortir la fumée. En entendant la musique au fil des rues désertes, je pense soudainement à Jack Kerouac et à la manière dont il déclamait ses textes, à ce rythme qu’il avait emprunté au jazz: The evening star must be drooping and shedding her sparkler dims on the prairie, which is just before the coming of complete night that blesses the earth, darkens all rivers, cups the peaks and folds the final shore in, and nobody, nobody knows what’s going to happen to anybody besides the forlorn rags of growing old, I think of Dean Moriarty, I even think of Old Dean Moriarty the father we never found, I think of Dean Moriarty, I think of D-e-an Mo-ri-arty. Perdue sous les volutes de fumée et filant sous le ciel étoilé en récitant Kerouac, oh oui, c’était une belle nuit mes amis.

 

 

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Souvenirs littéraires I: Les liaisons dangereuses de Pierre Choderlos de Laclos

L’année de mes quinze ans, j’ai lu Les Liaisons dangereuses de Laclos. Il s’agit d’une lecture importante dans la vie d’une jeune fille. J’étais, à l’époque, complètement fascinée par cette histoire cruelle de manipulation, de séduction et de vengeance prenant place au sein de l’aristocratie française du 18e siècle. Je ne pouvais arrêter ma lecture, j’étais envoûtée par ces gens en constante représentation dans les salons parisiens. Je me souviens m’être demandée, bien innocemment, quelle genre de femme je voulais être. Une Cécile de Volanges ? Naïve, sans cervelle mais jolie. Une Madame de Tourvel ? Vertueuse, charitable, honnête et dissimulant au fond d’elle-même un volcan endormi qui n’attend que d’être réveillé. Une femme qui s’enflammera subitement et se jettera dans une passion amoureuse destructrice sans avenir. Une Marquise de Merteuil ? Libertine, érudite, ayant déclarée la guerre aux hommes et bien décidée à venger la condition des femmes de son siècle.

 Ces questions m’ont obsédées pendant des semaines. Chacune de ces femmes, suscitaient bon nombre d’interrogations en ma jeune personne. Cécile de Volanges, me faisait penser à un petit animal sans défense que l’on sacrifierait au moment opportun. Sans intérêt me dis-je. J’avoue avoir été fortement attirée par Madame de Tourvel, certainement à cause de sa passion incontrôlée et violente pour le Vicomte de Valmont mais je ne supportais pas son effondrement psychologique à la fin du récit. Quand à la Marquise de Merteuil, elle me semblait presque parfaite notamment à cause de sa grande lucidité sur les rapports humains, de son intelligence hors du commun et de sa capacité sans borne à avoir l’air d’un ange publiquement alors qu’elle est le diable. Elle représente la seule véritable rivale de Valmont. Cependant, elle ne constituait pas un modèle pour moi. Je lui ai toujours reproché sa trop grande colère envers le sexe opposé ce qui, à mon avis, affecte négativement certaines de ces décisions. Je me dis alors que je ne serais jamais une Cécile de Volanges ni une Madame de Tourvel ni une Marquise de Merteuil. Du haut de mes quinze ans, ne possédant aucune expérience de la vie, je jugeais très sévèrement ces trois femmes et  ne désirais ressembler à aucune d’elles. Non, moi je voulais être Valmont, le héros masculin du roman. J’étais séduite par cet homme dont j’avais dressé une liste impressionnante de qualités : rusé, brillant, habile avec les mots, cynique, élégant, arrogant. Il incarnait, à mes yeux, la liberté absolue plus encore que Madame de Merteuil. Il méprise le monde qui l’entoure tout en étant capable de s’en amuser. Il se divertit avec ses victimes tout en sachant respecter les adversaires digne de ce nom (la Marquise de Merteuil son alter-égo féminin). Il poursuit une quête : celle de l’immoralité et de la liberté à tout prix.

Les années ont passées et je m’aperçois, en relisant ce livre aujourd’hui, que Cécile de Volanges n’est pas aussi sotte que dans mes souvenirs, elle est surtout très jeune et que Madame de Tourvel se noie dans un immense chagrin ce que je ne comprenais pas à quinze ans mais que je saisis mieux maintenant. Je suis toujours aussi séduite par le Vicomte de Valmont mais je dois reconnaître que la Marquise est plus douée que ce dernier pour l’écriture et le complot. Je me rends compte que Valmont m’a appris une chose importante : lorsqu’on joue à des jeux aussi dangereux que ceux de la liberté, de l’amour et de la vengeance, il faut jouer pour gagner. Valmont se laisse mourir lors d’un duel non pas à cause des remords qu’il éprouve et du mal qu’il a fait à Madame de Tourvel (c’est l’interprétation de certains littéraires mais je n’y crois pas une seule seconde) mais bien parce qu’il sait que c’est la seule manière de vaincre la Marquise de Merteuil. Il meurt pour avoir le dernier mot et détruire à jamais la réputation de cette dernière en remettant les lettres l’incriminant au Chevalier Danceny. Il se sacrifie pour gagner la partie tandis que la Marquise perd au jeu parce qu’elle se laisse dominer, à certains moments, par sa colère et son orgueil démesuré. Il semble que mon jugement critique envers la Marquise de Merteuil ne soit pas disparu avec le temps et même qu’il se soit accentué contrairement aux réserves que je pouvais avoir sur Cécile de Volanges et Madame de Tourvel. Peut-être que finalement c’est le personnage qui a toujours été le plus près de moi et que c’est pour cela que je ne lui pardonne pas facilement ses défauts et sa défaite.

 

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